Les 9 Heures de Kyalami 1970 de Barrie Smith

Barrie Smith nous a récemment raconté ici ses 24 Heures du Mans 1972 dans lesquelles, avec René Ligonnet, il avait remporté la catégorie 2 litres pour sa première et unique course dans la Sarthe. Barrie nous fait remonter encore le temps en nous contant les 9 Heures de Kyalami 1970 qui étaient sa toute première course d’endurance et, en lisant son récit, on voit que le monde a changé…

« La saison des compétitions se termine habituellement vers la fin septembre tous les ans et si quelqu’un souhaite continuer à courir, le seul moyen est de changer de continent (ci-dessous, Barrie Smith et la Lola T70 à Thruxton).

C’est, avec cette idée en tête que, après quelques discussions avec mon ami et mentor David Piper, nous avons suivi sa suggestion. Nous avons alors demandé un engagement pour les 9 Heures de Kyalami, le journal Daily Rand Mail étant le sponsor titre de l’épreuve, Kyalami étant tout près de Johannesburg. David avait gagné les 9 Heures à six reprises (5 fois consécutivement entre 1962 et 1966 et la sixième en 1967 sur une Porsche 917 avec Richard Attwood, ndlr).

A cette époque, il y avait un championnat de six courses en Afrique du Sud, la Springbok Series qui se déroulait sur plusieurs circuits pendant la saison hivernale. Cependant, en 1970, la cylindrée des moteurs fut limitée à 2 litres, sauf pour les 9 Heures de Kyalami.

En 1970, nous courions avec une Lola T70 Mk3 B d’une cylindrée de 5700cc, donc nous étions engagés dans la catégorie la plus forte. Il me fallait un coéquipier et, de nouveau, j’eus besoin de l’aide David Piper qui me suggéra Jackie Pretorius. David avait couru en Afrique de Sud pendant de nombreuses années avec succès, comme je l’ai dit précédemment, avec quelques-uns des meilleurs spécialistes des sport-protos. Il me donna les contacts des chargeurs Cazaly Mills Co., et celui de Jackie Pretorius, en tant que coéquipier.

Nous n’avions pas eu de difficultés pour avoir un engagement car David Piper avait parlé de nous en bien à Alex Blignaut, l’organisateur. Il fallait maintenant s’organiser. Notre Lola T70 était préparée par notre ingénieur attitré John McDonnell. Il révisa le moteur et tout fut assemblé, avec un bon choix de pièces détachées et de rapports de boîte. Tout fut chargé dans la remorque et emmené aux docks six semaines environ avant la course.

Quand nous sommes arrivés au circuit, début novembre 1970, notre voiture nous attendait comme par magie. Nous nous sommes rendus compte que la voiture avait été livrée au circuit. Je jetai un œil à la liste des engagés et constatai que cela ressemblait à un Who’s Who des pilotes d’endurance de l’époque. L’équipe officielle Ferrari engageait une Ferrari 512 M pour Jacky Ickx et Ignazio Giunti, sous la houlette de Peter Schetty. La liste continuait avec Siffert, Larrousse, Redman, Bell, Gardner, Scheckter, Hailwood, Hobbs, et ainsi de suite. J’étais très content d’être en si belle compagnie pour ma première course d’endurance et ma première visite en Afrique du Sud.

Mon premier contact avec Jackie Pretorius s’est bien passé et nous nous sommes bien entendus. Nous avions à peu près cinq jours avant les premiers essais libres et je lui expliquai que nous devions trouver quelques sponsors car c’était le seul moyen que je pouvais avoir pour le rémunérer. Nous sommes tombés d’accord pour partager les frais à 50-50. Donc, il est parti et et est revenu avec une liste énorme de sociétés locales qui voulaient s’impliquer dans cette prestigieuse course. Un des sponsors, Doug Lang, spécialiste du parallélisme des roues, s’inquiétait de devoir payer beaucoup d’argent même si nous nous étions accidentés dans les tout premiers tours ou si le moteur cassait. Donc, Jackie a passé un accord par lequel il paierait 5 livres environ par tour. Ceci s’est révélé être très cher dans cette course de 9 Heures !

En 1970, l’Afrique du Sud était un pays sans télévision et ceci donnait lieu à beaucoup de convivialité. C’étaient des soirées successives dans lesquelles les équipes étaient invitées chez des particuliers avec des dîners et des cocktails chaque journée et chaque soirée.

Alors que pour moi c’était un inconnu, Jackie Pretorius était un héros local, et il aurait été difficile de trouver, comme coéquipier, quelqu’un de plus charmant et de plus amusant. Il récitait souvent le poème de Wordsworth connu sous le nom de « Daffodils » (les Jonquilles) : « J’errais solitaire comme un nuage, etc ». Un poème très émouvant et qu’on n’aurait peut-être pas pensé entendre dans la bouche d’un rapide pilote sud-africain car il était un excellent pilote.

Avant le départ de la course, les organisateurs nous arrangèrent la visite d’une mine d’or, un petit privilège car elles sont strictement interdites au public. J’y suis allé avec Sir Paul Vestey et notre ingénieur, John McDonnell (à gauche de la photo ci-dessus, avec Barrie Smith). Nous portions des combinaisons de protection et des casques de sécurité. Nous sommes montés dans l’ascenseur, il est descendu à 80 km/h pour ce qui nous a paru des siècles et nous a conduit à 2 miles sous terre (3,2 km).

Nous avons vu de l’or pur être fondu et versé dans de grosses lingotières qu’on ne pouvait pas soulever d’une seule main. Un mémorable voyage au centre de la terre !

La course partait à 13 heures et se terminait de nuit à 22 heures. Les essais libres ont été un peu perturbés avec un petit problème de carter, un reniflard ayant été bloqué pendant le remontage. Cela fut bientôt réglé par John McDonnell et nous nous sommes qualifiés avec le huitième temps ce qui était bien pour une course de 9 heures. La partie diurne de la course s’est déroulée sans incident, mais, après une heure de course de nuit, je suis soudainement parti en tête-à-queue de l’autre côté du circuit faisant un 360 degrés complet et en créant un nuage de poussière épais ! Je ne savais pas par où repartir avant que quelqu’un m’indique la direction ! Je ne suis pas sûr de ce qui s’était passé, peut-être de l’huile ? En tout cas, pas de dégâts et, après un changement de pneumatiques, nous avons continué jusqu’à l’arrivée, terminant septièmes au général et premiers de notre classe (la Ferrari 512 M de Ickx/Giunti remporta la course devant la Porsche 917 K de Joseph Siffert/Kurt Ahrens voir ). Un bon résultat pour ma première course d’endurance.

Le lendemain, nous sommes allés au circuit pour tout remballer et Firestone est venu nous trouver pour nous demander si nous voulions des pneus gratuits. Ils en avaient des quantités qu’ils n’allaient pas réexpédier car c’était trop cher. Ayant à l’esprit que les pneus valaient environ 100 livres pièce, nous en avons pris autant que nous avons pu en dégonfler et nous les avons mis dans la voiture et les avons aussi chargés dans la remorque !

Le surlendemain de la course, Jackie est venu à notre hôtel avec la totalité de l’argent, entièrement en liquide. Nous nous sommes partagés l’équivalent d’une année de salaire pour chacun d’entre nous et la société, qui payait 5 livres par tour, avait dû payer pour 336 tours ! Ce fut pour nous une course très lucrative, car le circuit avait réglé le coût du transport maritime, les billets d’avion et la note d’hôtel ! Hélas, je n’ai jamais revu Jackie par la suite, mais nous sommes restés en contact par courrier en période de vacances.

Ndlr : en 2003, l’Afrique du Sud ne vivait plus sous le régime de l’apartheid. Thabo Mbeki avait succédé à Nelson Mandela en tant que Président de l’Afrique du Sud. Les tensions entre les différentes communautés étaient, cependant, encore vives. C’est ce contexte qu’il faut avoir à l’esprit pour comprendre la fin de Jackie Pretorius telle que nous l’a relatée Barrie Smith…

« Le 11 octobre 2003, alors qu’ils étaient revenus chez eux à Glen Austin, un faubourg de Johannesburg, après avoir fait des achats, Jackie et sa femme Shirley furent brutalement attaqués dans leur maison par des sud-africains noirs. Shirley reçut une balle dans l’épaule et dans la tête et Jackie fut tenue en joue et sévèrement frappé. Il fut contraint d’ouvrir le coffre-fort que les agresseurs vidèrent avant de voler la voiture de Shirley. Tous deux furent placés en soins intensifs et Shirley subit une opération de trois heures mais mourut tragiquement le jour suivant.

Une tragédie plus grave suivit en mars 2009 quand une bande locale s’introduisit de nouveau dans la maison de Jackie. Il fut gravement blessé et laissé pour mort, perdant son sang dans sa baignoire vide. On le retrouva le lendemain, mais décéda plus tard après avoir passé trois semaines dans le coma. Ses agresseurs avaient pris le temps après l’attaque de saccager complètement la maison en fracassant les lavabos, les toilettes, les fenêtres, etc… !

Une fin très tragique pour un homme aussi aimable et pour un si grand pilote (né en 1934) qui n’avait jamais atteint son plein potentiel. »

Photos Barrie Smith que nous remercions vivement.