Alain de Cadenet : « Le Mans m’a fichu la frousse la première année »

Notre rubrique est aujourd’hui consacrée à Alain de Cadenet. Le Britannique, né à Londres, a des origines françaises puisque son père était Lieutenant dans l’Armée de l’Air française. (In English)

En tant que pilote, il a couru quinze fois les 24 Heures du Mans -dont sept fois avec Chris Craft comme coéquipier-, ce qui le met à une très belle 32ème place au nombre de participations de tous les pilotes depuis 1923, au quatrième rang des britanniques derrière Derek Bell, Andy Wallace et David Hobbs. Il a également été constructeur, faisant tout d’abord courir en 1972 et 1973 la Duckhams LM, sur la base d’un châssis Brabham, puis à partir de 1974 des De Cadenet-Lola puis des Cadenet LM. La dernière De Cadenet au Mans a été vue en 1983.

Il fait partie des artisans qui ont contribué à bâtir la légende du Mans, en se battant avec les équipes d’usine, parfois sur le podium (comme Yves Courage 3ème en 1987, pilote et constructeur, et 1995, 2ème au général, comme de Cadenet lui-même, pilote et constructeur, 3ème en 1980) et même une fois victorieux, comme Jean Rondeau, vainqueur en 1980 avec Jean-Pierre Jaussaud.

Alain de Cadenet a bien voulu répondre à quelques questions et nous l’en remercions. Il se repose actuellement après un accident et nous lui souhaitons un bon rétablissement.

Alain, la légende rapporte que vous n’avez pas commencé à courir par amour du sport automobile, mais que vous l’avez fait pour les femmes. Est-ce vrai ou n’est-ce qu’une rumeur ?

« Ma petite amie est partie avec un pilote automobile. Je l’ai perdue et j’ai donc décidé de faire moi aussi de la course automobile ! »

Vous aviez commencé votre carrière internationale en fondant le team de Formule 1 Evergreen. Pourquoi avez-vous abandonné la Formule 1 ?

« Je n’avais pas assez de budget pour acheter suffisamment de moteurs, pour payer pour les révisions, et ainsi de suite… »

Votre première course au Mans a eu lieu en 1971, avec Hugues De Fierlant, au volant d’une Ferrari 512M. Quelle place occupait la Ferrari avant son abandon ? Qu’avez-vous pensé de cette course et de l’événement ?

« Je n’en suis pas certain mais je crois que la voiture avait bien marché jusque-là. Je ne voyais réellement bien que de l’oeil droit jusqu’aux environs de minuit (Alain De Cadenet avait eu un accident sérieux, sa voiture ayant brûlé à la suite du crash de sa Lola lors de la Targa Florio et le pilote ayant été sorti des flammes par un riverain sicilien, un peu moins d’un mois avant Le Mans, et avait momentanément perdu en partie sa vision de l’oeil gauche, NDLR). La voiture était fantastique et j’ai adoré la course. Je crois que nous étions septièmes quand nous avons abandonné (problèmes d’embrayage). J’ai particulièrement apprécié la course quand mon œil gauche à commencé à mieux voir…. »

Vos origines françaises ont-elles eu une influence sur votre passion pour Le Mans ?

« Je le pense. Cela a toujours été important pour les britanniques de courir au Mans, mais c’était aussi important pour les français. J’avais une double raison pour aller courir au Mans. »

A la fin de l’année 1971, vous avez décidé de courir avec votre propre voiture. La première de ces voitures a été la Duckhams LM. Si je ne me trompe pas, elle était basée sur le châssis de la Brabham BT33 qui avait gagné le Grand Prix de Formule 1 des USA. Comment avez-vous réussi à construire la Duckhams LM3 ?

« Ce fut tout à fait un miracle que la voiture ait pu être construite. C’était une magnifique conception de Gordon Murray et un travail fantastique de mécaniciens expérimentés pour qu’elle puisse voir le jour. Je pense que tout le travail a été fait en environ six semaines. C’était le premier design d’un prototype réalisé par Gordon Murray alors qu’il travaillait dans le même temps au Bureau d’Etudes de Brabham. »

En 1974, vous avez engagé le premier prototype De Cadenet, piloté par Chris Craft et John Nicholson, mais vous-même n’avez pas piloté. Pourquoi ? Etait-ce le châssis de la Duckhams ou était-ce déjà basé sur un châssis Lola ? 

« La voiture avait toujours le châssis Duckhams. J’avais qualifié la voiture et je devais la piloter en course, au cas où, en tant que La pilote de réserve. La voiture a eu des problèmes, deux fois, et a abandonné (accident sur rupture de suspension, 15ème heure, NDLR). »

Pourquoi êtes-vous devenu constructeur ?

« Parce qu’aucun pilote n’avait encore conçu de voiture, ne l’avait construite et ne l’avait conduite jusqu’à la victoire au Mans. Je voulais être le premier à le faire, j’avais dit à Jean Rondeau ce que je voulais faire. »

Depuis 1974, combien de châssis De Cadenet ont-ils couru au Mans ?

« Je n’ai pas de réponse précise à cette question. La voiture de 1975 était très Lola, avec des modifications sur la suspension, les freins et la carrosserie que j’avais effectuées. La voiture de 1976 avait également un châssis modifié. A partir de 1977, nous avons construit nous-mêmes entièrement le châssis et les seules pièces Lola étaient les montants de suspension. »

Vous avez été sur le podium en 1976, à la troisième place, avec Chris Craft comme coéquipier. J’imagine que c’est peut-être votre meilleur souvenir du Mans ; Que pouvez-vous nous dire à propos de Chris Craft ?

« En fait, nous ne sommes jamais montés sur le podium, car nous ne savions pas où il était, et personne n’est venu nous chercher ! Chris Craft était un pilote de talent, courageux et très compétent et, ce qui est le plus important une personne formidable à avoir dans l’équipe et comme coéquipier. »

Après avoir engagé des De Cadenet-Lola et des De Cadenet LM, vous avez couru à trois reprises avec Yves Courage et ses voitures ? (ci-dessous Alain De Cadenet entre Yves Courage et Jean-François Yvon, l’équipage de la Cougar C12 en 1985, photo prise lors de l’inauguration des locaux du Club des Pilotes des 24 Heures du Mans, dans la Tribune Georges-Durand, en 2014). Etait-ce parce qu’il était également un constructeur, comme vous-même ?

« Yves essayait de faire la même chose que moi, même si Jean Rondeau l’avait déjà réalisé. Il construisait des voitures fantastiques et nous avons même fait des essais avec Michelin à Clermont-Ferrand. Ses voitures étaient superbement construites et il avait un excellent aérodynamicien et de bons mécaniciens. »

Il n’y a plus d’artisans, comme Yves Courage et vous l’avez été au Mans dans les années 70 et 80. Le regrettez-vous ? Cela faisait-il vraiment le charme du Mans ?

« C’est vrai. Les voitures modernes nécessitent une technologie moderne. Cela coûte une fortune. Regardez Porsche et Audi. Si vous ne pouvez pas faire aussi bien qu’eux, vous finissez dernier. »

Avant 1981, vous couriez avec un seul coéquipier, et ensuite vous étiez trois ? Etait-ce très différent ? Etait-ce plus difficile à deux?

« Je préférais l’équipage à deux pilotes même si on peut davantage se reposer quand on est trois pilotes. »

Je sais que vous êtes un grand collectionneur. Quelles ont été vos voitures préférées ?

« Je ne suis pas vraiment un collectionneur, mais j’essaie de faire rouler les voitures. Alfa Romeo est ma marque préférée et je possède ma 8C depuis près de 50 ans. »

On peut voir tous les deux ans au Mans des Duckhams (Jacques Nicolet au volant de la Duckhams ci-dessous) ou des De Cadenet lors de Le Mans Classic. Aimeriez-vous en pilote une lors de l’épreuve ?

« Elles semblent bien marcher quand elles courent et j’aime les voir là-bas. Je n’ai plus envie de les piloter maintenant, je l’ai fait quand elles étaient neuves. »

En conclusion, que représente Le Mans pour vous ?

« Le Mans a joué un rôle très important dans ma vie. Cela m’a fichu la frousse la première année et je ne semble pas être capable de m’en tenir à l’écart, que ce soit quand je pilotais et construisais des voitures pour y courir, que ce soit quand j’ai fait les commentaires pour la TV pendant quelques années ou quand j’ai fait fait Le Mans Classic. J’ai toujours trouvé la population locale d’une grande aide. Même les gars qui travaillaient dans les ateliers de mécanique m’ont aidé autant que possible. Ils aimaient Le Mans aussi. »

Remerciements à Christian Vignon et Luc Joly pour leurs photos.