Saga Henri Pescarolo : L’homme de médias

Endurance-Info a 10 ans. Et c’est lors de notre voyage en Floride pour les 24 Heures de Daytona que nous avons commencé à réfléchir à ce que nous pourrions bien faire pour marquer l’évènement. Il nous a fallu environ 7 secondes 2 dixièmes pour nous mettre d’accord sur le fait qu’une série d’articles sur l’icône de l’endurance en France était la seule chose à faire. Henri Pescarolo a gagné 4 fois au Mans, a fini 3ème du GP de Monaco, a gagné en Rallyes, à Daytona, a participé au Dakar à 14 reprises. Bon, ça, un grand nombre d’entre vous le savait. Mais saviez-vous qu’il a été président de la Fédération Française d’Hélicoptère ? Qu’il détient des records du Monde en avion ? En ULM ? Qu’il a fait un rallye en motoneige au Canada. Cet homme-là a eu 1000 vies. En tant que passionnés d’endurance, nous connaissons quasiment tous par cœur au moins deux d’entre elles, celle de pilote et celle de patron d’écurie. Les essuie-glaces de 68, la façon dont s’est déroulé l’accident de 69, les déboires en F1, la bielle de la 936 de 1977, Henri a déjà raconté cela mille fois. Nous n’avions pas forcément envie de lui faire répéter ce qu’il a déjà raconté à de multiples reprises. Mais bien plus de connaître ses 998 autres vies… Même si nous n’occulterons pas du tout la carrière de pilote d’Henri avec des anecdotes que nous vous promettons absolument croustillantes et pour beaucoup d’entre elles, très peu connues, nous avons voulu découvrir ces autres facettes de l’homme au casque vert. Henri et Madie ont accepté la proposition et nous ont même invité à venir en discuter chez eux. Qu’ils en soient ici, encore remerciés ! 7 heures d’entretien ! 7 heures qui nous permettent de mieux connaître ces 998 autres vies. A commencer par celle de Henri le journaliste…

Et les débuts d’Henri, en tant que journaliste remontent à 1969, dans des circonstances difficiles… « En Avril 1969, l’histoire est connue, je m’envole avec la Matra 640 dans les Hunaudières. Elle retombe violemment dans un fossé et prend feu. Je me retrouve très grièvement blessé. Malgré tous mes efforts, je n’ai pas pu me rétablir à temps pour la course. La mort dans l’âme… C’est alors que Europe 1 m’a contacté pour commenter avec lui les 24 Heures en direct, depuis mon lit d’hôpital ! On m’avait donné une petite télé, placée à côté de mon lit et j’étais en duplex avec Robert Chapatte qui lui, était au Mans. Ce sont mes débuts en tant que journaliste.

jun-14-1969-an-injured-henri-pescarolo-commenting-for-europe-1-E0YA1AL’anecdote à propos de cette hospitalisation, c’est que j’avais trois vertèbres fracturées mais j’étais également brûlé sur une très large partie de mon corps. Donc, du fait de ces brûlures, les médecins ne pouvaient pas me placer dans un corset. Ils m’ont donc dit : « Tout dépend de vous. Votre bonne guérison ne dépend que de vous. Nous ne pouvons pas vous plâtrer mais vous ne devez absolument pas bouger pour que votre colonne se répare bien. Donc, ça ne dépend que de vous ! Les premiers jours, j’étais dans le coaltar donc ce n’était pas un réel problème. Mais lorsque j’ai repris le dessus, je n’avais plus qu’une seule idée en tête : être prêt pour Le Mans ! On était fin Avril, c’était en juin, je devais absolument marcher pour conserver du muscle. Donc, j’attendais la nuit et je me levais. C’était hyper risqué car les fractures aux vertèbres étaient toutes très proches du rachis. Un faux-mouvement et j’étais paralysé. Mais je n’en avais cure. Au début, je tombais régulièrement, j’étais totalement fou ! Mais ça ne m’a pas arrêté. Malgré tout, il est vite devenu évident que je ne pourrai pas faire Le Mans… Après deux mois d’ « immobilisation », les médecins viennent me voir et me disent : bien, on va vous lever. Après deux mois sans bouger, c’est toujours très compliqué pour un patient de se lever. Donc ils mobilisent beaucoup de personnel pour me soutenir et me retenir. Et moi, je gambade comme un lapin ! Je leur ai alors expliqué mes aventures nocturnes… Ils m’ont dit que j’étais totalement fou ! » Quelques semaines plus tard, Henri, fraîchement rétabli, termine 5ème du Grand Prix de Formule 1 au Nürburgring. 5ème. Avec sa Matra F2… Au milieu des F1, comme cela était la coutume à l’époque. Galoper la nuit n’avait pas eu que des inconvénients…

Henri a par la suite retrouvé pleinement son rôle de pilote professionnel et ce n’est donc que dans les années 80 qu’on le retrouve en tant que journaliste. « J’avais envie de tester des voitures et d’écrire les articles des essais. Je propose donc cela à l’Action Automobile et Touristique parce que je connaissais bien Alain Bertaut, le rédacteur en chef du magazine, qui faisait également partie du comité d’organisation des 24 Heures du Mans. J’avais beaucoup de respect pour Bertaut qui était un très bon journaliste. Il me dit “Journaliste, c’est un métier, et je ne suis pas certain que vous puissiez réellement assumer ce rôle. La plupart des pilotes qui tiennent une rubrique sont en fait aidé par une personne qui écrit pour eux en sous-main. Faites donc les essais mais faites vous aider pour les articles.” J’ai insisté et obtenu gain de cause pour un test. A l’issue de ce premier article, Bertaut est venu me voir et m’a dit : “Nous allons peut-être pouvoir continuer ensemble…” J’avais réussi mon examen d’entrée ! » Nous étions alors aux tout débuts de l’informatique domestique. « Nous avions acheté un de ces petits ordinateurs et j’ai tout découvert en même temps, sur le tas : l’ordinateur, le traitement de texte et le journalisme ! »

L’un de ces essais notamment a fait grand bruit. Nous avions pu mettre sur pied un comparatif entre la Ferrari 348 et la Honda NSX. J’avais fait cela avec un autre journaliste. Lorsque je conduisais la Ferrari, il conduisait la Honda et inversement. Au cours de ces tests, nous ne faisions pas semblant. Nous attaquions vraiment sur des petites routes. Or, lorsque j’étais au volant de la Ferrari, je ne parvenais pas à lâcher mon collègue journaliste. Au contraire, dès que je conduisais la Honda, je prenais le large. Je n’ai donc pas mâché mes mots envers la Ferrari puisque la Honda lui était très supérieure! Cela n’avait pas plu chez Charles Pozzi, l’importateur Ferrari en France. Il s’était plaint de cet essai auprès de l’AAT. Ce à quoi Bertaut avait simplement répondu : “si Henri l’a écrit, c’est qu’il le pense. Il sait ce qu’il fait volant en mains ! »

L’aventure a ensuite pris une nouvelle dimension lorsque Henri est devenu essayeur pour l’émission Auto-Moto. « C’était une sacrée aventure car nous faisions tout de A à Z ! Nous remettions un produit clé en main à la production, prêt à être diffusé : tournage, montage, mixage, etc…. Nous faisions absolument tout. C’était très intéressant. Ce qui est étonnant, c’est que je suis tombé par hasard sur cette émission très récemment alors que je ne la regardais plus depuis très longtemps. Je trouve que rien n’a changé, ils font exactement ce que nous faisions à l’époque ! »

Depuis, nous avons régulièrement l’occasion de voir Henri en salle de presse depuis que Pescarolo Sport a malheureusement du cesser son implication. Il fut tout d’abord chroniqueur pour l’Equipe et est maintenant un consultant régulier pour Eurosport et l’Equipe 21 pour le FIA WEC.

Mais nous ne pouvons finir cet article sur le Henri journaliste sans aborder le sujet « Pescarolo Sport et Endurance-Info ». Henri a même tenu à commencer par cela au cours de notre visite. Il faut dire que nos relations ont été émaillées de quelques épisodes difficiles entre notre site et l’équipe des verts. Tout a commencé par des photos qui nous ont été envoyées au cœur de l’hiver 2004-2005. Des photos des premiers tests de la Pescarolo C60 LMP1 hybride. Nous les avions bien évidemment publiées, puisque nous tenions là pratiquement notre premier vrai scoop. Le fait amusant est que ces photos nous avaient en fait été envoyées par un membre de l’équipe, probablement trop heureux de pouvoir communiquer sur cette auto qui promettait tant. Cela a toutefois lancé nos relations sur un mauvais pied.

Il y eut ensuite un mauvais moment à passer, lors de l’éviction de Christophe Bouchut suite à la Journée Test de 2006. Le problème n’était pas entre EI et Pescarolo Sport mais ça ne facilitait pas nos relations. Puis, nous eûmes en 2009, le scoop de la Peugeot 908 confiée à Pescarolo Sport. Le fait que nous soyons en mesure de le dévoiler, de source sûre, deux jours avant l’annonce officielle lors de la présentation des invités aux 24 Heures faisaient à nouveau de nous le poil à gratter. Il y eut encore un autre sujet de friction avec à nouveau, des photos indiscrètes que nous n’aurions jamais du avoir… Mais ce n’est rien de tout cela qu’Henri nous a reproché. Finalement, qu’une site d’informations balance des informations dès qu’il en a confirmation, c’est son rôle. Et si cela peut perturber le plan de communication prévu, ça fait toutefois partie du jeu. Non, ce n’est pas cela que Henri et Madie n’ont pas accepté.

« Je n’ai jamais compris votre position sur l’équivalence essence-diesel. » déclare Henri « Il fallait vraiment ne pas avoir envie de connaître les chiffres lorsque l’on constatait à quel point nous souffrions d’un manque de puissance colossal face aux diesel. Pour moi, votre position était stupide. Alors que mon écurie n’existait plus, j’ai eu un jour confirmation directe par Bruno Famin que les chiffres de puissance que nous avions donnés concernant les diesels étaient parfaitement exacts. Il m’avait dit de féliciter mes ingénieurs à ce sujet. Je n’ai jamais eu la même confirmation par Audi mais cela prouve que nous étions totalement dans le vrai. Je n’ai jamais compris que vous puissiez tenir une telle position. » Madie ajoute « vous n’étiez pas les seuls parmi les médias français où l’Equipe et Jean-Marc Teissedre nous soutenait un peu. Mais alors que les médias anglais nous soutenaient, vous ne le faisiez pas, au contraire. Nous avions le soutien des supporters. Le forum d’Endurance-Info dans son immense majorité nous soutenait. Vous non. »

Malgré ce différend, sur lequel nous ne reviendrons pas, précisons bien que jamais, jamais, Henri n’a refusé de nous parler, bien au contraire. Il nous a souvent accordé de très longues interviews, nous a accueilli dans ses ateliers, son bureau, puis a fini, avec Madie, par nous accueillir très gentiment dans sa jolie ferme de Seine et Marne pour ce long entretien. « Vous voyez donc bien que je ne suis pas rancunier… » conclut Henri.