Il y a 26 ans, les gentlemen étaient déjà aux 24 Heures du Mans…

Les gentlemen drivers en Endurance, ça ne date pas d’hier. Il y a 26 ans, le quotidien L’Equipe titrait en marge des 24 Heures du Mans « Pilotes de fortune ». En 1993, on ne parlait pas encore de catégorisation de pilotes mais pourtant les pilotes Am étaient déjà bien là. Que disait l’article de nos confrères ?

« Ils ont de grands noms ou de gros portefeuilles. ils s’achètent des conduites. Mais certains de ces gentlemen drivers finissent par vraiment mériter leur licence.

Il a un grand nom, qu’il porte, et un titre de noblesse qu’il cache. Et si d’aventure une plume se risquait à l’habiller des atours du comte qu’il est, il promet de sortir bien plus qu’une épée pour régler la question : « Le premier qui écrit ça, je fais sauter son magazine », assure-t-il. Diantre !

Et pourtant, s’il y a un carré réservé où tournent en rond sans prendre de masque des gens argentés et des patronymes reconnus, c’est bien au Mans. Comme murmure l’un d’entre eux, « les 24 Heures du Mans sont devenues un manège pour les riches ».

Remarquez, cela n’exclut pas les bonnes manières. Sur le capot de sa Venturi, Jean-Luc Maury-Laribière, fils de l’ancien vice-président du patronat, 54 ans, mais tout jeune pilote, a fait peindre des lettres d’amour : « Doudou, je t’aime », est-il écrit. Avec trois points d’exclamation soulignés de trois coeurs. Doudou la bienheureuse vaut beaucoup plus qu’un sponsor.

Le parfum de l’argent fait donc bien souvent le conducteur. Jean-Louis Ricci, l’héritier de Nina, pilote Courage, délie bien volontiers sa bourse pour se casquer : « Quand on aime et qu’on a de l’argent, on vous en prend », confesse-t-il.

Lunettes façon or, collier à barbe, chapeau australien : Ricci, 49 ans, est comme la statue du génie de la Bastille. Il a sa place, obligée et méritée. « J’ai acheté de l’expérience », résume-t-il.

A 20 ans, il avait rangé sa passion sur le bas-côté de sa vie pour bosser avec maman et papa. A 40, l’affaire bien vendue, il a repris le volant en commençant par la Coupe de l’Avenir. A 45, il s’est offert une saison complète chez Joest, le porschiste de grand renom : « Il m’avait demandé 2,5 millions de marks, que je n’ai couvert qu’à 25% par un sponsor, Primagaz. Le reste, c’est moi qui ai donné. »

Aujourd’hui, Ricci, qui n’a plus vraiment de métier, se veut bien volontiers gentleman driver : « C’est un honneur : ça veut dire que j’ai atteint un niveau suffisant pour ne pas être considéré comme un handicap par des pilotes comme Pescarolo ou Wollek, avec qui j’étais l’année dernière. »

En revanche, la plupart de ceux qui ont acheté un volant Venturi, comme le comte Riccardo Agusta ou le peu discret Christophe Dechavanne, n’en sont encore qu’à jouer les tortues, pas toujours adroites, sur des Hunaudières où le rêve est parfois difficile à maîtriser.

Michel Krine, qui n’est pas le plus mauvais d’entre eux, ne tait pas sa condition : « la plupart des mecs qui roulent en Venturi se sont réalisés dans la vie. Ils ont eu des Ferrari ou des Porsche qu’ils ont jetées aux orties pour s’acheter une Venturi de route. Et maintenant ils profitent d’une super opportunité pour faire Le Mans. » Coût du week-end pour trois : 900 000 francs par voiture.

Quoi qu’il en soit, comme le remarque Jean-Louis Ricci, « le nombre de millions que tu mets sur la table ne suffit pas. » Pas plus que le nom, évidemment. Pis : il pourrait même nuire. Ferdinand de Lesseps, 35 ans, petit-fils du constructeur des canaux de Suez et de Panama, souffre du syndrome de beau nom. « Ca me dessert », peste-t-il. « Je ne veux pas être mélangé à n’importe qui. Moi, je suis pilote. »

Il l’est, en tout cas, beaucoup plus émérite que cet intrus d’il y a quelques années qui prêta son casque et sa combinaison pour se faire qualifier par plus qualifié que lui… »

Comme quoi le gentleman driver en sport automobile ne date pas d’hier…