Henri Pescarolo : “En 2008, toutes les écuries privées ont été totalement sacrifiées !”

Nous fermons aujourd’hui nos publications consacrées aux 24 Heures du Mans de Henri Pescarolo avec l’édition 2008.

Cette année-là, Pescarolo Sport engageait deux Pescarolo 01 propulsées par un moteur Judd V10 de 5,5 litres de cylindrée avec les équipages Christophe Tinseau/Benoît Tréluyer/Harold Primat (#17) et Emmanuel Collard/Jean-Christophe Boullion/Romain Dumas (#16).

L’équipe sarthoise était une nouvelle fois le fer de lance des prototypes « essence » face aux trois Audi R10 TDI et aux trois Peugeot 908 HDi FAP. La Pescarolo #17 termina à la septième place, derrière les diesel, David n’ayant pu vaincre les deux Goliath !

Henri Pescarolo : « 2008, c’est l’année où théoriquement, avec les équivalences projetées par l’ACO, on devait pouvoir se battre avec les diesel. On va revenir là-dessus car, pour moi, c’est scandaleux. En 2005, 2006 et 2007, on avait fait de très belles performances puisqu’en 2005, j’avais failli battre Audi. En 2006, on arrive juste derrière eux en les inquiétant et, en 2007, malgré l’arrivée des diesels on est encore sur le podium.

D’une manière qui peut se comprendre, l’ACO a voulu faire venir des diesels au Mans parce que c’était une grande partie de la production des voitures de série, donc ils ont créé une catégorie diesel, à l’initiative de Audi qui avait déjà un projet engagé sur un moteur de ce type. J’ai participé aux premières réunions techniques, au titre de Peugeot d’ailleurs, car les premières réunions sur le sujet ont eu lieu à l’époque où je courais avec un moteur Peugeot, en 2000 et 2001. Audi ne tenait pas à se faire battre par des équipes privées, quand on sait que leur budget était de 70 millions quand moi j’étais à trois millions.

Ils ont imposé à l’ACO des équivalences qui leur permettaient de ne pas être inquiétés par des teams privés. Donc, en 2008 j’ai hérité de cette situation. Je m’étais engagé car fin 2007 l’ACO avait promis qu’à partir de 2008 il y aurait de véritables équivalences et qu’il ne fallait pas qu’on s’inquiète. Nous, on les a crus même si les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent et, à partir de 2008, on a été totalement sacrifiés, toutes les écuries privées. ORECA a disparu en tant qu’écurie engageant une auto, moi aussi, toutes les écuries qui ne vivaient que par le sponsoring ont disparu. Ceux qui avaient encore des sponsors sont passés dans la catégorie LMP2. Moi, aller en deuxième division, ça ne m’intéressait pas. Ce qui est catastrophique dans la promesse que nous avait faite l’ACO, c’est que toutes les équipes privées s’étaient réunies et il y avait un projet de créer un moteur diesel avec Judd. Voyant que les moteurs diesel étaient inapprochables en performance vu les équivalences qu’on nous proposait, Judd nous avait dit que le V10 avait une base tellement solide qu’on pouvait le ‘dieseliser’, avec des culasses diesel au-dessus du moteur V10. Donc, j’en ai parlé à l’ACO et on m’a dit de ne pas dépenser d’argent inutilement car il y aurait des équivalences fiables l’année prochaine. On s’est fait, comme ça, scandaleusement éliminer. »

A combien estimez-vous la perte de temps au tour par rapport au diesel des Audi et des Peugeot ?

“Là où l’ACO a été surprise, c’est peut-être la seule chose qu’on peut mettre à leur décharge, c’est qu’ils n’ont jamais imaginé qu’un moteur diesel pourrait évoluer aussi vite. Ils ont été trompés par les constructeurs qui ont caché la puissance des moteurs diesel alors que Claude Gallopin, mon ingénieur, calculait tous les ans la puissance des moteurs diesel d’une manière irréfutable. Quand tu regardais l’accélération entre le virage Ford et l’entrée de la courbe Dunlop, il n’y avait pas besoin d’avoir fait Polytechnique quand tu connaissais le poids et la puissance de nos voitures. Tous les ans, à partir de 2008, Claude Gallopin avec l’équipe Pescarolo Sport, a fait paraître les puissances des diesels et on nous a dit à chaque fois qu’on se trompait. La seule petite consolation, a posteriori, c’est que quand Peugeot s’est arrêté de courir et qui avait toujours dit que la puissance des moteurs diesel n’était pas celle que nous le prétendions, j’ai reçu un e-mail de Bruno Famin me disant de féliciter Claude Gallopin, parce que, à chaque fois qu’il faisait paraître la puissance des moteurs diesel, il tombait pile dessus. Entre les 850 chevaux des diesel et nos 650 chevaux, ça faisait dix secondes au tour !

Pour la cinquième fois consécutive, depuis 2004, une Pescarolo a terminé première des équipes privées et, pour la troisième fois de suite depuis 2006 une Pescarolo a été la meilleure des LMP1 essence. Est-ce que cela peut atténuer la frustration d’être dominé par les diesels ?

« On a toujours été les premiers des LMP1 privés. Mais l’ambition de Pescarolo Sport était de gagner Le Mans, pas une catégorie. On avait des voitures très compétitives et si on nous avait accordé des équivalences correctes, on aurait pu lutter pour gagner Le Mans.”

La septième place à l’arrivée correspondait-elle à vos attentes ou espériez-vous un peu de déchet chez les diesels ?

« En 2007, j’avais réussi à faire troisième derrière les diesels, donc leur fiabilité n’était pas encore au rendez-vous, mais je savais qu’avec l’avantage des moteurs qu’ils avaient, les Audi et les Peugeot seraient devant, avec une année supplémentaire de préparation et des budgets énormes pour amener des voitures au point, donc pour nous c’était difficile d’espérer mieux.”

Aux essais, la Lola Aston Martin et la Dome avaient été plus rapides que les Pescarolo 01. Est-ce que tes pilotes avaient des consignes de modération ?

« L’objectif des essais n’était pas de faire un chrono, c’était que tous les pilotes passent au volant de la voiture, que l’on prépare les voitures dans les meilleures conditions.

Faire un chrono veut dire que tu perds une partie de la préparation pour être avec les bons pneus au moment où la piste est la plus rapide. Les essais, ce n’était pas l’objectif de l’écurie, sauf peut-être en 2005 quand on a fait les deux meilleurs temps. L’objectif était que les voitures et les pilotes soient fin prêts pour la course. »

Est-ce que les voitures avaient été beaucoup modifiées entre 2007 et 2008 ?

« Non, je ne crois pas qu’on ait fait beaucoup évoluer la voiture. On avait fait un peu de soufflerie et il y avait quelques évolutions aérodynamiques, mais ce n’était pas fondamental.”

Collard/Boullion et Primat/Tinseau faisaient la saison de l’ELMS. Comment avez-vous fait le choix de leur adjoindre Benoît Tréluyer et Romain Dumas ?

« Tréluyer et Dumas, c’était déjà évident parce que je les avais eus à la Filière, c’étaient un peu des enfants de la Filière. Benoît faisait une belle carrière au Japon, pour moi, c’était un des meilleurs pilotes disponibles. En plus, il avait envie de venir chez nous. Romain aussi, il faisait partie des meilleurs pilotes qu’on avait formés à la Filière, c’était un des meilleurs pilotes français, ce qui était important pour moi.

Des pilotes français et formés chez nous, des pilotes de haut niveau, c’est ce qu’on pouvait espérer de mieux. »

Nous remercions pour leur contribution à ces articles sur les 24 Heures de Henri Pescarolo Christian Vignon et Luc Joly pour les photos ainsi que Pierrick Chazeaud pour ses dessins.