Edito Michel Bonté au lendemain des 24 Heures du Mans 1979

En 1979, on ne parlait pas encore de gentlemen aux 24 Heures du Mans. Pourtant, notre confrère Michel Bonté titrait : « Quand les milliardaires remplacent les constructeurs sur la piste des 24 Heures ». Retour sur un article paru le mardi 12 juin 1979 (deux jours après la  course) dans le quotidien Le Maine Libre…

Environ 10% de spectateurs de moins ont franchi, cette année, les enceintes de l’ACO. Ce chiffre inquiétant pour l’avenir n’est que la continuation d’une lente mais sûre désaffection du public. Pour expliquer cet abandon progressif, il faudrait se livrer à une longue analyse. Mais il est bien certain qu’en dehors de toute contingence du moment, ce public s’intéresse de moins en moins à la course pour ne voir dans les 24 Heures que l’occasion d’une fête champêtre. Cette résultante tient aussi des retraits consécutifs des divers constructeurs que l’épreuve sarthoise ne concerne plus en raison du coût énorme à supporter et des risques que cela comporte. Voilà un mois lorsque nous avions demandé à Pescarolo si en tant que pilote il ne s’estimait pas frustré de courir pour telle ou telle marque d’appareil électrique et de télévision, la réponse du grand Henri fut sans équivoque : « Que  veux-tu qu’on y fasse ? Ce n’est pas de notre faute si la cause n’intéresse plus les industriels de l’automobile. C’est pourtant leur meilleure publicité, la compétition. Mais les grands constructeurs n’existent plus. Ils préfèrent vendre des caisses à savon. » 

Plus prêt de vous dans le temps, on se souvient que la BMW préparée par March, celle-là même qui doit  revenir sur le circuit sarthois en force dans les années à venir, avait été acceptée en Groupe 6 malgré sa cylindrée de 3,5 litres alors que la limite de la catégorie était fixée depuis 1972 à 3000 cm3. Au pesage, Alain Bertaut, le directeur adjoint de la course, avait dû faire face à un imbroglio impossible et à des menaces plus ou moins ouvertes de la part des favoris : « Mais de ce côté-là, j’étais tranquille. Les concurrents sont tellement pieds et mains liés par leurs sponsors qu’ils n’ont plus aucune liberté de manoeuvre. Ils sont obligés de respecter leurs contrats. » C’est bien cela qui est grave : la course n’appartient plus aux constructeurs mais bien à ceux qui acceptent de financer la préparation des voitures. N’a-t-on pas assez parlé, pour prendre un autre exemple, de la venue de Porsche aux 24 Heures ?

Or depuis belle lurette, la firme allemande avait annoncé son retrait des 24 Heures. Depuis que Renault avait officialisé en fait son forfait, c’est-à-dire au lendemain même de la victoire de Pironi/Jaussaud. Car pour Stuttgart on ne conçoit pas de victoire sans panache, c’est-à-dire sans opposant de taille. La notion de challenge a toujours primé outre-Rhin. Aussi les 936 avaient-elles gentiment repris le chemin du musée de la marque à Zuffenhausen en attendant que Renault ramène ses protos sur le terrain sarthois.

C’était sans compter avec l’ambition de David Thieme, négociant en pétrole, qui mit suffisamment de poids dans ses paroles, et de dollars sur la table, pour convaincre Porsche. Mais nous étions le 28 mars 79 et le délai était très court. Porsche a joué le jeu mais avec beaucoup trop de précipitation et sa course d’avant-hier vient ternir singulièrement son image. Jantke et son équipe étaient loin d’être prêts.

Que fait Harley Cluxton dans son désert de l’Arizona ? Il loue ses services au plus offrant en employant un service course à temps complet. La démonstration des Ford M10 en aura  éclairé plus d’un. A une moindre échelle, Erwin Kremer (transport), Georges Coos (vêtements) et Dick Barbour (concessionnaire) sont leurs propres sponsors. La course est leur passion et ils s’attaquent avec fougue aux problèmes de la compétition. La joie de Kremer et de Barbour à l’arrivée faisaient plaisir à voir, car pour de tels hommes comblés, les jouissances s’amenuisent. Mais pour 45 millions, ils peuvent devenir propriétaires d’une 935 double turbo et s’amuser tels de grands enfants. Encore heureux qu’ils soient là ! Et c’est pour cette raison aussi que l’échec de Rondeau est grave pour le Manceau. Car lui est constructeur…mais pas milliardaire. (Michel Bonté)