Christophe Bouchut revient sur sa victoire aux 24 Heures du Mans 1993

Un trio de pilotes composé de deux rookies qui remporte les 24 Heures du Mans, ce n’est pas quelque chose de courant dans le palmarès de la course. Cet exploit a pourtant été signé par la Porsche 919 Hybrid #19 de Nico Hülkenberg, Earl Bamber et Nick Tandy en 2015 (seul ce dernier avait roulé au Mans auparavant). C’est le dernier en date. Il faut remonter à 1993 pour en trouver un autre. Celui de la Peugeot 905 Evo 1B #3 de Christophe Bouchut, Eric Hélary et Geoff Brabham où seul l’Australien comptaient deux participations avec Nissan. Retour sur cette victoire signée il y a 27 ans.

Pour la Peugeot 905 Evo 1B #3, les 24 Heures du Mans étaient loin d’être gagnées en 1993…

“Si Eric Hélary et moi étions jeunes, Geoff Brabham était plus âgé, mais son expérience de l’endurance était limitée. A cette époque, il était inconcevable de laisser une telle auto à des jeunes. Pour beaucoup, il fallait des grands noms de la discipline. Tous avaient plus de 40 ans. De nos jours, l’endurance a changé avec des anciens pilotes qui sont nettement moins privilégiés. On forme les jeunes qui ont du talent. Ils ont la cote avec les constructeurs. Ma génération, c’était l’inverse. Quand on a gagné, on a dit que c’était de la chance, mais c’est totalement faux.”

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L’objectif était juste de rester en dehors du moindre souci ?

“Lorsque l’on regarde les chronos d’un Nico Hülkenberg en 2015, peut-être qu’il rend 0.2 à 0.3s, mais il sait tout de même ce qu’est la course. La dernière chose qu’il devait faire était de se mettre en avant. Ils n’ont eu aucun souci comme nous n’en avions eu aucun en 1993. On avait juste respecté la machine en ne prenant pas de vibreurs, en accélérant là où il fallait. Au bout de 24 heures, on en a tiré forcément des avantages.”

La préparation était primordiale ?

“Nous nous étions bien préparés. Fin 1992, Eric Hélary et moi-même avions pris part à la dernière course du championnat à Magny-Cours. Le panel de pilotes pour la saison suivante était déjà sélectionné. Il y a eu des simulations au Paul Ricard durant des jours et des jours à rouler seul. On a roulé, roulé et roulé. On se cachait même dans le motorhome pour ne plus aller en piste (rires).”

L’équipage était bouclé assez tôt ?

“Nous avions Jean Todt en manager et j’étais sous contrat Peugeot en exclusivité avec, en parallèle, le Supertourisme. Personne ne savait qui allait rouler avec qui. Il fallait former des équipages le plus homogène possible. On avait des autos différentes de maintenant. Il n’y avait pas de vitesse limitée dans la voie des stands, une auto avec boîte en H, pas de traction control, des freins en carbone, le tout avec la puissance d’une F1. A cette époque, personne ne freinait du pied gauche et il serait impossible maintenant de piloter une LMP1 sans traction control.”

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La qualification était importante ?

“On ne peut pas dire que les constructeurs prenaient la qualification à la légère. On disposait d’une boîte de vitesses dédiée pour la qualif avec une « map moteur » spécifique et des pneus dédiés à cet exercice. On avait tous un rôle différent. La #3 était la seule 905 à ne pas avoir toutes les modifications. On m’avait choisi pour qualifier l’auto avec, comme seul changement, des pneus de qualif. Chaque année, le niveau de compétitivité est élevé, surtout avec les constructeurs. En 1993, il y avait Peugeot et Toyota.”

1993/2015, combat identique même si les constructeurs sont différents…

“Quand Hülkenberg / Tandy / Bamber ont gagné en 2015, je m’étais alors projeté en 1993 et j’avais vu ce que j’avais vécu 22 ans plus tôt. Nick Tandy et Earl Bamber étaient certainement moins connus que Nico Hülkenberg. Nous étions dans la même situation en 1993. Quand on est sur la plus haute marche du podium, on est sur un nuage et on ne veut jamais redescendre. Tu crois que la vie t’a fait le plus beau cadeau. C’est aussi là que l’on réalise combien cette course est chargée en histoire et en émotion.”

Il faut aussi un brin de chance…

“Déjà, pour gagner, il faut être chez un constructeur et dans la bonne auto. Il y a beaucoup d’éléments qui font que tu vas gagner ou pas. Tom Kristensen a aussi eu cette chance d’être souvent dans la bonne voiture même si cela n’enlève strictement rien à son palmarès. Le Mans, c’est absolument unique. Remporter cette course est une association d’éléments que l’on ne peut pas maîtriser. C’est un peu comme un bateau en pleine mer. Nous avions pris la tête à minuit alors que j’étais au volant. Je ne voulais pas louper cette opportunité de gagner les 24 Heures du Mans. Nous sommes restés en tête jusqu’au bout même si on a fait arrêter notre auto pour contrôler que tout allait bien. Après, les positions se sont figées. Au fil des ans, je garde toujours la saveur de cette victoire, d’autant plus que c’était avec un constructeur français. Cette 905 est mythique. Pour moi, cette victoire avec Peugeot a été un gros tremplin dans ma carrière.”

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Comment était l’ambiance au sein de l’équipe ?

“J’arrivais de la F3 et j’avais face à moi des Thierry Boutsen, Philippe Alliot, Jean-Pierre Jabouille ou Téo Fabi. Je n’étais pas en mesure d’exiger quoi que ce soit. Nous avions un profond respect envers nos “aînés”. Tout s’est bien passé. J’ai le souvenir que nous étions partis plusieurs jours pour renforcer la cohésion. J’avais tout de suite sympathisé avec Geoff qui était plutôt discret.”

Cette victoire vous a ouvert des portes ?

“Après la victoire, j’avais la possibilité de signer dans dix équipes et le paradoxe a voulu que je choisisse Honda pour un programme officiel GT2 (Honda NSX avec Bertrand Gachot et Armin Hahne, 14e, ndlr) malgré des offres plus alléchantes. Si on compare avec Nick Tandy ou Earl Bamber, j’avais déjà un certain palmarès avant de rouler au Mans. Eux, ils ont gagné au talent et rien d’autre. En gagnant Le Mans, tu passes de l’ombre à la lumière.”