Alec Poole aux 24 Heures du Mans 1968 : « L’équipe avait monté le même train de pneus que l’année précédente »

Nous évoquons aujourd’hui les 24 Heures du Mans 1968 qui ont été reportées au mois de septembre comme celles de cette année.

Nous devons cette évocation au pilote irlandais Alec Poole, membre du Club des Pilotes des 24 Heures du Mans britannique. En cette année 1968, il disputait ses premières 24 Heures du Mans à bord d’une Austin Healey Sprite (#50) engagée par Donald Healey Motor Company. Alec Poole a été pilote officiel de BMC (British Motor Company) et, avant de venir au Mans a couru sur des MG B et des Austin Healey Sprite.

L’année suivant ces 24 Heures 1968, il a remporté le BTCC (British Touring Car Championship), le très relevé Championnat de Grande-Bretagne Tourisme, avec une Mini Cooper S. Il est revenu au Mans en 1976, pilotant une Porsche Carrera RSR du Diego Febles Racing, engagée en IMSA, la voiture abandonnant. Toujours avec une Porsche Carrera RSR du Diego Febles Racing, il prit la troisième place au classement général, et premier de la catégorie GTO des 24 Heures de Daytona 1978, associé à Diego Febles. Dans les années 1990, il a été Manager de la Compétition pour Nissan Europe et il court encore de temps à autre dans des meetings historiques comme le Goodwood Revival.

Alec Poole nous raconte ici ses 24 Heures du Mans 1968 et, en lisant ce récit, vous constaterez que ce n’était pas vraiment la même époque que maintenant…

« En 1968, Donald Healey nous a sollicités, Roger Enever et moi-même, pour piloter une des Austin Healey Sprite à carrosserie spéciale du team BMC au Mans.

Comme quand j’avais piloté pour eux dans la Targa Florio, c’était comme partir en vacances familiales avec les Healey. Geoff Healey développait et préparait les voitures de course tandis que sa femme, Margot, veillait sur les enfants. Etant de vieux routiers pour être venus pendant des années, ils connaissaient les meilleurs endroits où séjourner, où manger, et ainsi de suite.

Le tracé du circuit du Mans était encore celui du tracé originel qui, à partir d’Arnage, passait par Maison Blanche. Il n’y avait pas de chicanes dans les Hunaudières, la seule chicane était celle à l’entrée des stands.

En juin cette année-là, les 24 Heures du Mans avaient été reportées en raison des émeutes en France. Cependant, elles ont ressuscité en septembre, avec une nuit plus longue. Le budget compétition de BMC pour Healey s’était évaporé depuis longtemps au fil de l’année, mais l’engagement fut respecté.

Plutôt que d’utiliser le moteur BMC 1293cc Groupe A de série, Roger et moi nous sommes débrouillés pour que Syd, le père de Roger, qui travaillait au Département Développement de MG, intervienne sur notre moteur, pour avoir les toutes dernières modifications sur les moteurs de course des Cooper S, et pour qu’il soit plus adapté, avec, entre autres, l’injection et un carter sec.

Une des astuces de Geoff Healey était de repeindre d’une couleur différente les voitures de l’année précédente pour donner l’impression qu’elles avaient été construites durant l’année en cours. De toute façon, une course au Mans, c’était une course au Mans !

Pour les « gros bras », à l’époque, la stratégie consistait à adopter un rythme raisonnable déterminé préalablement et à occuper une position solide, stratégie qui pourrait être reconduite ou pas, après disons 12 heures de course, en voyant où se situait la concurrence.

Pour Roger et moi, les règles de base n’étaient pas tout à fait les mêmes. Nous avons roulé sans cesse aussi vite que nous le pouvions, en nous battant pour l’Indice de Performance avec les Alpine-Renault.

Je me souviens avoir remarqué que nous allions prendre le départ de la course avec les pneus que nous avions utilisés pour les essais libres et avec lesquels nous nous étions qualifiés. J’ai suggéré à Geoff qu’il fallait mettre des pneus neufs, particulièrement parce que la piste était mouillée et qu’il nous fallait des pneus avec une profondeur de sculpture maximale. Il me dit « Non, non, non, ce n’est pas nécessaire, ils sont bien, c’est comme ça que nous avons fait l’année dernière ».

En y repensant la semaine suivante, alors que je discutais du week-end du Mans avec mes amis dans un pub, j’ai eu un éclair. Ce fut à ce moment seulement que je me rendis compte que ce que voulait dire Geoff, c’est que nous utilisions le même train de pneus que l’équipe avait monté l’année précédente et qu’ils avaient été OK…

Pour être juste, la Sprite n’a pas eu un seul raté. En dehors du carburant, elle a consommé un litre d’huile et a reçu de nouvelles plaquettes de freins peu après la mi-course. Nous avons terminé 15e et avons remporté le Motor Trophy pour avoir été la première voiture britannique à l’arrivée. Et, parce que la piste était mouillée pendant la plus grande partie de la course, Geoff a eu un bonus – il pouvait utiliser les mêmes pneus l’année suivante !

Par ailleurs, Healey avait également engagé un prototype 2 litres assez lourd avec un moteur Coventry Climax, piloté par Andy Hedges et Clive Baker. Connaissant l’art de Geoff de piller les pièces détachées de BMC pour ses Austin Healey de série, je ne sais pas pourquoi il n’avait pas monté le V8 Rover dans le proto, mais peut-être avait-il trouvé une faille dans la réglementation. En tout cas, Wally Hassan, le boss de Climax, était là aussi, et, alors que Roger et moi étions des purs novices dans le milieu, voilà qu’il y avait là un dieu vivant de l’industrie automobile de compétition. De plus, il était sans prétention, amical et il était plus ou moins accroché à nous. Tellement accroché que, alors que j’étais équipé et que j’attendais dans le stand de partir pour mon relais de trois heures pendant la nuit, ma girlfriend Sue dit qu’elle en avait assez et est sortie boire un verre avec Wally. Le bruit se répandit dans les stands qu’ils avaient pris part à une compétition de boisson dans une des buvettes. Ensuite nous avons entendu dire que Wally avait mis au défi « n’importe lequel petit mangeur de grenouilles de boire verre après verre avec Sue »,- et elle était sur la table avec sa minijupe ! Wally adorait ça et je suppose que cela lui permettait avec ces gars-là de s’évader de sa vie professionnelle dans les Midlands. Je pense honnêtement que, après ce week-end-là, si Roger et moi avions voulu le tout dernier moteur Coventry Climax de proto pour une raison ou une autre, on nous l’aurait livré en retour et gratuitement!!

Le Mans n’est pas tout à fait comme ça aujourd’hui, mais comme on dit en Irlande, ce fut un « craic »(un « bon moment », ndlr).