Alain Bertaut en 1997 : “Les 24 Heures ont une physionomie particulière”

Journaliste, pilote, vice-président sport de l’ACO et président du collège des commissaires sportifs, Alain Bertaut a eu plusieurs vies en sport automobile. Décédé en 2016, il a pris le départ des 24 Heures du Mans à cinq reprises. Pendant 20 ans, Alain Bertaut sera responsable de l’élaboration et de l’application des règlements sportifs et techniques des 24 Heures du Mans. C’est lui qui a écrit la préface de l’annuel des 24 Heures du Mans 1997. Le titre en était ‘Garder le cap’. Retour sur une préface qui date seulement de 23 ans.

“Nos anciens, les initiateurs des 24 Heures du Mans en 1923, nous ont légué un mythe et leurs héritiers n’ont eu de cesse de servir cette épreuve pour en faire la plus grande course d’endurance du monde. Aujourd’hui, cet héritage est transmis grâce à des structures d’organisation modernisées.

Depuis 43 ans ‘non stop’, je contribue à ce monument mondial. Journaliste puis pilote, directeur de course adjoint, enfin presque 20 ans déjà commissaire sportif. C’est pourquoi j’ai la charge de la réglementation technique et sportive pour pallier les atermoiements, parfois les lacunes de la réglementation internationale qui ne cadre pas nécessairement avec la ‘tradition du Mans’.

Les 24 Heures du Mans ont connu bien des turbulences, voire des tempêtes. Tel un balancier, on revient toujours à la position d’équilibre. Ainsi, après l’effroyable drame de 1955, ou lors du premier choc pétrolier en 1974, ou lorsqu’il a fallu décider de faire ou non partie du Championnat du Monde.

Les 24 Heures du Mans ont une physionomie particulière. Leur justification, leur originalité furent, ne l’oublions pas, de favoriser le développement technique et la fiabilité des automobiles. Ceux qui gèrent doivent veiller à tenir le cap de la tradition tout en laissant libre l’innovation technique à condition qu’elle soit justifiée. L’ACO, se voulant légaliste, ne craint donc pas de faire parfois dissidence et, finalement, pratique une politique d’indépendance…dans l’interdépendance à l’égard de la FIA et des organisateurs étrangers, américains en particulier.

Il nous faut affirmer la volonté d’adhérer à la réglementation internationale, mais avec le libre arbitre et le pouvoir de décision sans lesquels la pérennité des 24 Heures pourrait se trouver menacée. Les exemples ne manquent pas : réécrire l’Annexe C du Code Sportif International en 1956 repris par la Commission Sportive Internationale pour l’Annexe J, plafonner les performances en limitant la puissance par la consommation, créer les GTP Le Mans en 1974 bases des Groupes C qui firent les beaux jours du Championnat FIA lui aussi avec la consommation maîtrisée, limiter les changements de pneumatiques, etc.

Pourquoi ces sautes d’humeur ? Parce que le respect de la tradition est seul garant d’une forte participation des concurrents, donc du spectacle offert à notre public. Pour autant, la recherche de la bonne recette est difficile. Du moins peut-on tabler sur l’importance du défi que les participants veulent relever, défi qui plaide pour l’égalité des chances, pour la glorieuse incertitude du sport. Car les 24 Heures doivent préserver le sport en conciliant les exigences modernes du spectacle.

Après le désastre de 1992, il fallut tout reprendre sur des bases inédites : éviter qu’un constructeur ne tue la course, remettre en piste les GT injustement bannies,équilibrer le large éventail de catégories et de moteurs afin de rendre tout pronostic impossible. Enfin, considérer tous les concurrents avec des égards et une rigueur identiques.

Le succès des 24 Heures passe par ce cocktail. Tâche délicate, ô combien, et je manquerais d’honnêteté si je passais sous silence l’immense concours dont nous avons bénéficié de la part de tous ceux pour qui les 24 Heures sont et demeurent un objectif prioritaire et sentimental. Cette collaboration permanente explique la notoriété retrouvée que consolide l’indispensable stabilité des règlements discutés dès fin 1992 et en vigueur depuis 1994.

L’ACO a relancé l’endurance sur de nouvelles bases pour les Prototypes qui ont fait l’histoire des 24 Heures et les GT. L’équilibre entre les moteurs comme entre les catégories de voitures intègre une multitude de paramètres. Si bien que la FIA, les Etats-Unis et le Japon souhaitent aujourd’hui appliquer la recette de l’ACO, recette qui fut à l’origine de la réussite, de l’ex BPR.

Que va réserver l’avenir ? Si c’est la mondialisation des valeurs qui s’identifient dans la tradition des 24 Heures du Mans, l’Automobile Club de l’Ouest ne peut qu’y souscrire..”